2. PREPARER 

Comment concilier, à l’avenir, mobilité et souci de "décélération" ?

Se déplacer n’a cessé de rimer depuis deux siècles avec accélération, induisant un culte de la vitesse qui fut celui des transports, des échanges, des communications, du travail. Une exigence fondée sur l’axiome : « le temps, c’est de l’argent » résume cet emballement. D’où la (dé)mesure des chrono-instruments qui orchestrent nos vies (1).
Est-ce possible - et si oui comment- de retrouver le sens profond de la lenteur ? Poser la question, c’est inviter à nous réconcilier avec un sens plus serein car plus posé, sinon reposé, du rythme de l’économie, de l’information, de la production (2).
Y sommes-nous prêts ? Avons-nous perçu les enjeux plus globaux, écologiques et sociétaux (3) ?

1. VITESSE ET PRECIPITATION DANS NOS VIES QUOTIDIENNES

La crise du Coronavirus a montré, par la contrainte, ce que recouvrent nos horloges sociales et commerciales, celles auxquelles nous enchaînons notre quotidien. En ralentir le mouvement des aiguilles est une aspiration profonde. Sur le cadran de l’organisation sociale, culturelle, politique et internationale, nous pourrions bel et bien imprimer d’autres repères. Pour rompre avec le mouvement effréné du « toujours plus vite ».
Car indiscutablement la vie s’est accélérée pour devenir un véritable tourbillon. Depuis un peu plus de deux siècles, les progrès, appliqués au commerce, aux déplacements, à la production, à la communication, censés améliorer les conditions de vie, ont en fait occasionné une relation au temps complexe, source de nombre de pathologies. L’offre à laquelle il nous est possible d’accéder augmente sans-cesse, hachant de fait notre temps global (ce qu’Hermann Lübbe appelle le « rétrécissement du présent ») avec cette impression pénible et dangereuse d’une insatisfaction permanente.
Faire toujours plus en moins de temps, voilà la conséquence d’une accélération qui se heurte aux possibilités de notre corps mais aussi à une nature au temps tellement plus long. Ajoutez ces exigences accrues, des mobilités empilées et leurs pertes de temps collatérales en embouteillages, files d’attentes au milieu de nos frères en accélération et vous obtenez la recette d’un quotidien intensifié mais où tout est devenu « speed », « fast » « micro » ou « hyper ».
Ce qui nous a été vendu pour améliorer le quotidien, ne fait que l’alourdir et le rendre chaotique. Mais non seulement ce chaos permanent n’offre pas de temps pour l’appréciation du succès et du devoir bien accompli, mais il se dispense, dans un enchaînement toujours plus précipité, d’analyses et de fructueuses reconstructions réfléchies et réellement profitables.
Deux siècles séparent Henry David Thoreau d’Elon Musk. En deux siècles, le « temps dit perdu ou mort » est devenu le nouveau péché d’un nouveau dogme, quant au « temps libre » il semble de plus en plus intégrer la novlangue moderniste.

2. LA REDECOUVERTE D’UNE FORME DE LENTEUR

Retrouver le sens de la proximité, de la lenteur, des rapports avec les voisins, c’est retrouver le goût du sens de la vie et en finir avec la civilisation consumériste du « posséder pour posséder ». Toute décélération devra impérativement revisiter trois éléments fondamentaux de ce qui fait la vie de l’homme moderne, son « travail », son plus ou moins « temps libre », son mode de consommation.
Repenser le travail, sous ce rapport, c’est remettre en cause l’idée de performance que lui a attachée l’économie capitaliste depuis le XIXe siècle. Toute activité, du corps, de l’esprit est un travail. Mais toute activité ne relève pas de l’idée moderne de rendement, accru par une compétition. L’économie ignore les tâches classées comme secondaires, domestiques, néglige la transmission intergénérationnelle, la culture non mercantile ou le bénévolat. Pourtant, toute activité, au-delà de la notion de vitesse, est source d’intégration et mérite donc de l’attention. L’économiste Jean Fourastié l’expliquait déjà en son temps en en appelant à une « économie humanisée privilégiant la culture de l’esprit à celle de la matière ».
Décélérer suppose également de devenir plus souvent le maître de son horloge. La décélération, aujourd’hui nécessaire en regard des dommages constatés, reste une forme de luxe pour ceux et celles qui sont dans un temps figé par la maladie, l’emprisonnement et toute contrainte douloureuse. Dans notre « meilleur des mondes », le temps à soi est devenu un « soma » inaccessible, comme dit Aldous Huxley, alors que nous sommes censés avoir de plus en plus de « temps libre ». L’omnipotence de l’instant a tué la liberté du temps. Ce que la société productiviste vante comme source de progrès s’est révélé à terme chronophage. Par refus d’esprit d’analyse lorsque ce n’est pas par addiction.
Enfin, l’accélération progressiste est imposée comme le seul gage d’avenir, un avenir dont la teneur et la qualité ne sont même plus le sujet. Il est urgent de mettre la lenteur et l’éphémère au cœur de notre existence… Il est temps d’admettre qu’une belle journée ne se cantonne pas au nombre de « like », à la valeur du CAC 40 ou des bonnes affaires réalisées sur Internet. En somme, de s’approprier ce qu’écrivait en 1886 un Nietzsche visionnaire : « Marcher à l’écart, prendre son temps, se faire silencieux, se faire lent - comme un art, une maîtrise d’orfèvre [...] au beau milieu d’une époque de “travail”, c’est-à-dire de hâte, de précipitation indécente et transpirante qui veut aussitôt “en avoir fini” avec tout. » (Les aphorismes de l’Aurore).
La nature est faite de conquête et de progression. Toute vie y possède un temps, qui exclut la stagnation au risque de la prédation : c’est par ce constat qu’il faut aborder la décélération, par une maîtrise douce du temps sans pour autant voiler ce que nous sommes. Une décélération brutale (comme avec la Covid-19) et prolongée s’avèrerait mortifère. Mais une décélération factice le serait tout autant. Pratiquement, seul un consensus politique de citoyens engagés permettra d’aborder le sujet avec sérieux. Cela suppose une prise de conscience collective ; prise de conscience qui elle-même ne pourra se dédouaner, par son universalisme, d’une remise en cause culturelle.
Dire que le confinement fut source de ralentissement est un leurre lorsque l’on sait que le débit des communications internet sous toutes ses déclinaisons s’est accéléré de façon spectaculaire. Mais il est bon d’imaginer que ce fut toutefois un moment de réflexion pour tous où nombre de bonnes résolutions furent prises. Alors inspirons nous de Montaigne lorsqu’il écrivait ceci : « C’est une belle harmonie quand le dire et le faire vont ensemble ».
Nous constaterons une fois de plus que décélération et écologie font partie d’une démarche commune. Ainsi prôner le commerce de proximité induit à la fois une production locale, le temps de la marche salutaire et vertueuse, celui de la convivialité. Une façon de faire le pari du pointillisme contre la globalisation, de l’exemple contre la contrainte, des « citoyens providence » contre la globalisation politique.
Si la lenteur est trop connotée, préférons-lui l’équilibre et le choix du rythme. Ainsi le « slow Food » a une acception bien plus large que celle du « repas lent ». Cela passe par la culture sobre, naturelle, saisonnière, le temps du repas partagé. Ainsi le temps du goût s’ouvre sur le goût du temps et la vie redevient un art.
Ce principe décliné gagne du terrain, laissons-le envahir le nôtre, y compris dans nos relations professionnelles où un échange calme et détendu est bien plus efficace que l’immédiateté des mails et des actions chronométrées. Inutile de préciser que la « déconnexion » deviendra alors jouissive, comme le parfum de rose après un sevrage tabagique. Des hôtels aujourd’hui se targuent de ne pas être connectés. Ayons le courage de moderniser cette liberté, retrouvons le bonheur de nous perdre. Le droit au bonheur est inscrit depuis 2008 dans la constitution du Bhoutan. Restons lucides sur ce cas précis mais intéressons-nous au concept.
Le Bonheur National Brut suppose une relation apaisée à l’autre, au temps et à la nature, voilà un indice que nous devrions proposer avec conviction aux nations via une Commission citoyenne déclinée à l’échelle européenne dans un premier temps. Définir un eudémonisme à l’échelle de l’humanité, par-delà les gouvernances et les multinationales, serait un moyen d’une force inimaginable permettant de trouver une autre voie entre la collapsologie anxiogène et le piège tendu par les globalisateurs.

Le véritable pouvoir, même dans une société capitaliste ultralibérale, est celui du consommateur, en toute chose. C’est donc cette prise de conscience individuelle -nommons là encore « individuation écologique » - libre, consentie et sans concession, qui produira des inflexions vertueuses, prémices d’une révolution globale et d’une reprise en main de nos destinées, des rythmes et de nos priorités. Décélérer c’est saisir l’évanescence, c’est trouver notre propre île sans voyager. Nul besoin d’avion, de cylindrée démonstrative pour cela, remettons-nous à l’échelle de notre espace de vie.

3. UN ENJEU ECOLOGIQUE ET SOCIAL

La décélération est donc une nécessité pour préserver la viabilité de notre planète. C’est l’un des volets d’une préservation de notre environnement et des richesses naturelles. Les courbes à inverser pour garantir cette survie sont nombreuses : maîtrise de la croissance démographique ; maîtrise de l’exploitation des ressources naturelles, arrêt de la diminution des terres cultivables, et de la destruction des milieux naturels ; arrêt de l’extinction des espèces ; maîtrise de l’urbanisation et de la concentration urbaine ; maîtrise de l’exploitation des richesses naturelles.
Face à ces problèmes, l’idéal serait de pouvoir stabiliser ces évolutions délétères, mais de sérieux obstacles s’y opposent. Les pays en cours de développement considèrent qu’il est injuste de leur interdire de poursuivre leur développement alors que les pays riches, considérés comme premiers pollueurs sont parvenus à un niveau élevé de développement. Et au sein des sociétés développées, un arrêt de la croissance risque de se manifester par un appauvrissement des plus pauvres. N’oublions pas qu’un égalitarisme excessif peut porter en germe une perte de dynamisme dont tous les membres du corps social peuvent pâtir. Pour cela aussi le débat public sur ces questions, dans un cadre démocratique et contradictoire est indispensable. Car, il faut conserver un certain dynamisme si l’on veut éviter le retour à l’immobilisme au plan économique comme au plan des idées et des pratiques sociales.

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